Thomas et la chasse au cerf
À une autre époque, plusieurs d’entre nous, qui avaient rendez-vous le dimanche à l’église du village, ont entendu parler de l’apôtre Thomas, celui qui ne voulait pas croire sans avoir vu. Aujourd’hui, ce personnage de l’histoire religieuse revient souvent dans nos conversations.
«Fais pas ton Thomas» ou «T’es ben Thomas» sont des expressions qui rappellent notre difficulté à adopter des comportements dont l’utilité ne nous a pas été concrètement démontrée.
Quel est le rapport entre Thomas et la chasse au chevreuil ?
Aucun lien direct, bien sûr, mais en rencontrant des centaines de chasseurs chaque année, je constate que nous avons tous un peu de Thomas en nous. Nous avons besoin de voir — non pas tant pour croire, mais bien pour comprendre.
Nous avons du mal à saisir deux facteurs primordiaux, étroitement liés chez le chevreuil : la puissance de son odorat et l’effet du vent sur notre chasse.
Comme notre propre odorat est presque inexistant comparativement à celui du chevreuil, nous avons du mal à comprendre ou à accepter que cet animal dépend de ce sens pour sa survie.
Et le vent, l’avez-vous déjà observé ?
Je ne parle pas de ses effets directs, comme lorsqu’il fait flotter un drapeau ou plier un arbre. Je ne parle pas non plus de la sensation qu’il provoque sur votre peau et qui vous permet d’en deviner la direction. Le vent, lui, ne se voit pas sans doute pour le plus grand malheur du chasseur.
Certains de ses effets indirects, par contre, se voient : l’odeur désagréable d’une usine à papier transportée sur plusieurs dizaines de kilomètres, ou la fumée d’un feu perceptible à des centaines de mètres, voire plus. Deux exemples extrêmes que même les plus incrédules des Thomas ne peuvent réfuter, puisqu’ils sont visibles ou du moins perceptibles à l’échelle humaine.
Mais un sérieux problème surgit quand on tente d’associer un vent qu’on ne voit pas à des odeurs qu’on ne sent pas. Ces odeurs que nous ne captons pas, ce sont les nôtres et elles peuvent circuler avec le vent et les courants d’air sur des distances bien au-delà de la portée de nos armes. Sachant cela, pourquoi continuer à chasser comme si le vent et nos odeurs n’avaient aucune importance ?
La vérification régulière de la direction du vent demeure la clef pour le chasseur qui espère récolter régulièrement et en particulier s’il vise des vieux mâles.
Le nez et le vent sont le nerf de la guerre pour tous les chevreuils d’Amérique du Nord
J’ai guidé dix ans à Anticosti, à raison de trois mois par année, ainsi qu’une dizaine d’années en Alberta et en Saskatchewan. Je pratique encore cette activité dans le sud du Québec et l’ouest de l’Ontario depuis plus de dix ans. J’ai noté une multitude de différences entre ces chevreuils, mais aucune concernant leur odorat et la façon dont ils utilisent le vent. Je peux récolter un gros buck sans vêtements spécialisés, sans caméra de surveillance, sans GPS ni équipement perfectionné, mais jamais sans surveiller le vent et ses caprices pour déjouer leur nez.
Bien sûr, il existe des produits à base de carbone qui, selon la publicité, éliminent, enveloppent ou réduisent les odeurs humaines. Est-ce efficace ? Oui, non, ou peut-être selon qui en parle. Mon expérience de chasseur et de trappeur, ainsi que mes échanges avec des maîtres-chiens, me porte à croire que ces produits diminuent effectivement l’intensité de nos odeurs, et donc leur portée, dans certains cas.
Cependant, pour ceux qui, comme moi, chassent plusieurs jours ou semaines en forêt, loin des laveuses et sécheuses, avec des restrictions de poids et d’espace, ces vêtements et vaporisateurs ne sont pas la solution.
Et il y a aussi ceux, encore plus nombreux, qui ne sont pas assez disciplinés pour se changer à l’extérieur du camp ou du véhicule, ou qui croient que leur VTT est exempt d’odeur. Ce ne sont pas quelques coups de vaporisateur anti-odeur qui réussiront à berner les bucks et à les faire approcher à contrevent d’un appât ou d’un champ nourricier.
Attention aux déplacements en VTT car un simple vaporisateur anti-odeur ne pourra être suffisant pour camoufler leur odeur.
Il est donc fondamental d’apprendre comment le vent se déplace, et de comprendre la manière dont les vieux chevreuils l’utilisent. Pour moi, c’est devenu un automatisme. Voici les grandes lignes :
-Le vent tourne naturellement, ou en raison d’obstacles. Il a tendance à tourbillonner lorsqu’il rencontre des masses d’air chaud.
-La chaleur émanant du sol en matinée fait monter l’air, ce qui transporte les odeurs du chasseur vers le haut des collines. Les chasses du matin seront donc toujours plus productives en hauteur.
-Le soir, c’est l’inverse : le sol, devenu plus froid que la masse d’air, provoque la descente de celle-ci en entraînant avec elle les odeurs volatiles. Un chasseur devrait donc privilégier les sites les plus bas en fin de journée.
-Lors des journées ensoleillées de fin septembre, un champ fraîchement labouré rend les déplacements d’air instables aux alentours, ce qui contamine rapidement les pourtours du champ en déposant une fine couche d’odeurs humaines un peu partout. D’où l’importance dans ce cas de quitter un affût en bordure de champ et de préférer une cachette en retrait, en forêt.
-Au cœur du jour, lorsque le vent est bien établi, les zones planes créent des déplacements d’air plus réguliers.
-Autour des sommets, le vent est plus unidirectionnel.
-Tous les flancs de montagne, eux, sont problématiques, puisque le vent a tendance à tourbillonner comme dans une cuvette.
Certains croient que les tentes leur permettent de chasser sans se soucier du vent… mais ils rêvent en couleur! Ces accessoires réduisent les effets des mouvements brusques et protègent des intempéries, mais le problème des odeurs, lui, demeure entier.
Selon l’auteur, contrairement à ce que certains croient les tentes de chasse ne suffisent pas pour chasser à mauvais vent.
Avant de chercher à contrer l’influence du vent, résumons comment les vieux mâles s’en servent
D’abord, il est faux de croire qu’ils marchent toujours vent de face. Par contre, il est vrai que, dans les secteurs à moyenne ou forte pression de chasse, ils ont tendance à finaliser leurs approches vers les sources alimentaires par bon vent. Ils agissent de la même façon pour vérifier les regroupements de femelles afin de connaître leur état d’ovulation.
Concrètement, un buck passera souvent en forêt derrière un champ et se servira du vent pour détecter si une femelle en chaleur s’y alimente, sans avoir à s’exposer à découvert. Il agit de même pour vérifier si d’autres mâles sont venus rafraîchir ses grattages. Il n’a pas besoin de s’en approcher : en passant à bon vent, à quelques dizaines de mètres seulement, il saura si un rival est venu le défier. Ce n’est qu’à ce moment qu’il viendra y déposer à nouveau ses propres odeurs de dominant.
Voici un exemple typique d’un buck mature qui arrête et peut rester plusieurs minutes à vérifier les odeurs avec le vent avant de s’aventurer dans une zone dangereuse même si elle regorge de nourriture.
Il est donc logique de chasser en retrait d’une ligne de grattages, sous un couvert plus dense par exemple dans un sentier parallèle à celui qui y mène. Tant qu’un buck peut sentir ses grattages sans se montrer, il ne s’en approchera que lorsqu’un compétiteur y aura laissé sa marque.
Gagner contre le vent : pas évident!
Il est pratiquement impossible de toujours gagner contre le vent. Vous y parviendrez quelques heures, une demi-journée, parfois une journée entière… rarement plus. Pour améliorer vos chances, voici quelques conseils essentiels :
-Ayez au moins quatre ou cinq sites d’affût (mirador, chaise pliante, souche, etc.), prêts à être utilisés selon la direction du vent, avec un minimum de préparation et un bon camouflage.
Ajoutez le texte de votre infobulle ici
Exemple de chasseur à l’arc qui s’embusque à bon vent en forêt dense qui n’offre aucune possibilité de chasser à partir d’un mirador. Il suffit d’exploiter des petites sources de nourriture en sous-bois dense mais à bon vent. Ça permet d’être rapide et imprévisible.
-Choisissez un endroit où le vent pousse vos odeurs derrière vous, vers un secteur plus ouvert (lac, bûcher récent, érablière mature, etc.) qui décourage un vieux mâle de vous contourner.
-Testez vos sites durant la saison morte, par différents vents. Allumez un bâton d’encens à 7 ou 8 mètres derrière vous : si, après quelques minutes, vous sentez la fumée, c’est signe que le vent tourne à cet endroit. Notez-le, et évitez d’y chasser sous ce type de vent.
-En chasse, si vous remarquez que le vent devient capricieux et vous revient par l’arrière, ne perdez pas de temps : ramassez votre équipement et déplacez-vous.
Équipe de tournage vérifiant la direction du vent une dernière fois avant de débuter la chasse. Si jamais le vent tourne vers la direction d’arrivée probable des chevreuils, vaut mieux changer de place que de risquer de brûler le site.
Les vents tournants et ascendants : un piège invisible
Les vents tournants et ascendants sont parmi les phénomènes les plus traîtres pour le chasseur de chevreuil. Ils naissent des différences de température entre l’air et le sol. Le matin, le sol réchauffé par le soleil crée des courants d’air ascendants : les odeurs humaines montent alors vers le haut des collines. En fin de journée, quand le sol se refroidit, l’air redescend et transporte ces mêmes odeurs vers les bas-fonds.
Ce mouvement constant, amplifié par les obstacles du relief et les variations de chaleur, provoque des tourbillons d’air invisibles. Dans une vallée, un bûché ou un ravin, ces courants peuvent faire revenir votre propre odeur derrière vous sans que vous vous en rendiez compte.
Pour un chevreuil, ce langage invisible est limpide. Son nez capte ces changements bien avant que nous les ressentions. Pour un chasseur, comprendre ces phénomènes, c’est apprendre à «lire» le vent comme un trappeur lit les pistes : avec attention, patience et respect. Le vent ne ment jamais… mais il change souvent d’idée.
Voici un exemple visuel parfait qui démontre bien le mouvement thermique matinal des odeurs qu’on a tendance à négliger. On voit l’évaporation de la chaleur corporelle de ce chevreuil par temps froid sans vent. La buée (chaleur) monte au lieu de tomber avec la gravité. C’est exactement ce qui se passe le matin avec nos propres odeurs en forêt sans vent.
Pourquoi tant de précautions ?
Voici la réponse pour les Thomas que nous sommes :
À la chasse au chevreuil, la pire situation n’est pas d’être découvert et soufflé par un chevreuil, mais bien d’avoir été repéré sans même s’en rendre compte. Pour déjouer les vents tournants et ascendants, il faut d’abord les comprendre. Le matin, chasse en hauteur : l’air chaud monte et emporte tes odeurs vers le haut. En soirée, installe-toi plus bas, car l’air refroidi descend et entraîne tes effluves. Évite les vallées et les flancs de montagne, où le vent tourbillonne sans cesse. Teste toujours ton site avec un peu de fumée ou d’encens pour repérer les courants instables. Prévois plusieurs caches orientées différemment afin d’en choisir une selon la direction du vent du jour. Souviens-toi : le vent ne pardonne jamais l’improvisation.
L’an prochain, munissez-vous d’encens et testez vos sites de chasse sous tous les vents avant la saison de chasse.
Ainsi, vous ne pourrez plus être un Thomas puisque vous aurez senti le danger… dans vos propres narines.
